Comment Spiderman a-t-il légalement rejoint les Avengers ? – Les dessous de l’accord entre Sony et Marvel


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Introduction

En 2016, un moment culte de la pop culture se crée au moment où le célèbre homme-araignée, inventé par Stan Lee et Steve Ditko une cinquantaine d’années auparavant, apparaît pour la première fois à l’écran aux côtés des autres super-héros Marvel, dans Captain America : Civil War. Pour toute une génération de fans, la scène a des allures d’évidence. Elle n’en avait pourtant aucune : pendant près de vingt-cinq ans, Spider-Man et les Avengers ont évolué dans deux univers cinématographiques totalement étanches, séparés par un simple accord commercial passé dans les années 1990 pour sauver une entreprise proche de la faillite.

Cette réunion n’est donc pas un hasard créatif, mais le fruit d’un compromis juridique complexe entre Sony et Marvel, un compromis lui-même remis en cause quelques années plus tard, lorsqu’un désaccord a bien failli renvoyer Spider-Man dans son coin. Si vous vous êtes déjà perdu entre les logos Sony et Marvel qui s’enchaînent au générique, ou si vous avez du mal à expliquer pourquoi tel héros peut apparaître dans tel film mais pas dans tel autre, rassurez-vous : cette confusion n’a rien d’anormal. Elle tient, tout simplement, au droit. Une chose est sûre : entre deux studios qui se disputent un même héros, c’est le droit, et lui seul, qui a le dernier mot.

Si cette réunion était premièrement impossible (I), elle a été rendue possible par un compromis (II), qui a récemment démontré une certaine fragilité (III).

I/Une réunion premièrement impossible

Pour comprendre pourquoi Spider-Man a mis vingt-cinq ans à retrouver les Avengers, il faut remonter au tout début des années 1990, et raisonner un instant non pas en fan de comics, mais en juriste. Un personnage comme Spider-Man n’est pas qu’une icône populaire : c’est un actif incorporel, un droit de propriété intellectuelle valorisable mais aussi cessible. Comme tout actif, il peut être cédé lorsque son propriétaire a un besoin urgent de liquidités, quitte à sacrifier une valorisation future potentiellement bien supérieure.

C’est exactement la situation dans laquelle se trouve l’entreprise Marvel Comics à la fin des années 1990 : la maison d’édition, en quasi-faillite, ne dispose ni de la trésorerie ni du savoir-faire nécessaires pour porter elle-même ses personnages au cinéma. Plutôt que de conserver un actif qu’elle ne peut exploiter, elle choisit de le monétiser immédiatement.
Ainsi, les droits d’exploitation cinématographique de Spider-Man sont cédés à Sony Pictures en 1999, pour la modique somme de 7 millions de dollars, assortie d’un faible pourcentage sur les bénéfices des films. Une opération classique de cession d’actif en période de tension financière, sauf que cet actif générera, à lui seul, plus de 8 milliards de dollars de recettes cumulées au box-office dans les deux décennies suivantes.

Juridiquement, il ne s’agit pas d’un simple prêt : Marvel transfère à Sony, durablement et pour le seul cinéma, le droit exclusif d’adapter Spider-Man à l’écran. Sony devient seul maître à bord, sans avoir à demander la moindre autorisation à Marvel, à charge pour lui de produire un film au moins tous les cinq ans sous peine de voir les droits lui être retirés, une clause de déchéance qui explique d’ailleurs pourquoi le studio a continué à produire, même dans les moments les plus hasardeux de la franchise.

En parallèle, Marvel Studios entreprend à partir de 2008 (avec Iron Man), la construction d’un univers cinématographique partagé où les héros restés propriété de la maison-mère peuvent se croiser d’un film à l’autre, jusqu’à l’immense succès qu’a représenté Avengers en 2012, dans une réunion inédite de plusieurs franchises solo en un seul film. Mais l’actif Spider-Man, lui, avait donc changé de mains.
L’accord précédent n’ayant pas envisagé le succès d’un tel univers 20 ans plus tard, il ne prévoyait rien de tel qu’un droit de regard futur pour Marvel sur l’usage qui en serait fait. Aussi ambitieux que soit le projet d’univers partagé, il ne pouvait donc, en l’état des droits détenus, inclure un personnage que son propre créateur avait cédé sans réserve des décennies plus tôt.

En résulte un scénario qui a frustré à de nombreux égards : deux studios, deux franchises hermétiques l’une à l’autre, pendant plus d’une décennie.

II/ L’impossible rendu possible, l’accord

En 2014, un événement inattendu vient bousculer cette impasse juridique : le piratage massif des serveurs de Sony Pictures, qui expose au grand jour des milliers d’emails internes, dont certains évoquant très explicitement l’hypothèse d’un rapprochement avec Marvel Studios pour Spider-Man. La fuite révèle que les deux studios discutent en coulisses depuis un moment déjà, d’autant plus qu’ils ont chacun un intérêt objectif à s’entendre. En effet, d’un côté, Sony peine à relancer sa franchise après l’accueil mitigé de The Amazing Spider-Man 2 (2014), tandis que de l’autre, Marvel Studios, fort du succès phénoménal des Avengers, ne peut pas construire un univers réellement cohérent sans son personnage le plus populaire. Ni l’un ni l’autre n’a l’intention de céder ses droits pour autant, mais tous deux ont un intérêt clair à les partager.

C’est dans ce contexte qu’est signé, en février 2015, l’accord qui permettra à Spider-Man de rejoindre le MCU. Sur le plan juridique, ce n’est ni une cession, ni un simple prêt de personnage. C’est un vrai compromis sous la forme d’un montage singulier, hybride et complexe, témoin de l’ampleur du phénomène qu’il s’efforce de couvrir juridiquement. Sony conserve la propriété des droits d’exploitation cinématographique acquis en 1999 et reste seul décisionnaire et seul distributeur, bien que Marvel perçoive désormais 5 % des recettes des films solo, en contrepartie de l’implication créative de Kevin Feige à la production. En contrepartie, il autorise Marvel Studios à faire apparaître Spider-Man dans ses propres productions (Civil War, puis les deux volets d’Avengers), sans percevoir la moindre part des recettes de ces films.

L’accord est initialement pensé comme temporaire et précisément borné : il porte sur un nombre limité de films (cinq, Civil War, Homecoming, Infinity War, Endgame et Far From Home) avec donc une vision assez égoïste sur la perception des recettes. Une répartition qui, en 2015, semble équilibrée pour deux studios dont aucun ne sait encore à quel point la réunion va fonctionner, mais qui deviendra, quelques années plus tard, la source même du conflit.

III/ La remise en question du compromis

L’équilibre trouvé en 2015 tient tant que personne n’a de raison sérieuse de le remettre en cause, et c’est précisément ce qui change à l’été 2019. Spider-Man: Far From Home, dernier film prévu par l’accord initial, dépasse le milliard de dollars de recettes au box-office, un score qui dépasse largement les projections des deux studios. Fort de ce succès, Disney entreprend de renégocier les termes du partenariat : le groupe réclame désormais que Marvel Studios perçoive 50 % des recettes des films solo Spider-Man, contre les 5 % initialement accordés. Sony refuse catégoriquement, ce qui se comprend largement par l’âge d’or que le studio vient de traverser.

Les négociations échouent, et la sanction est immédiate : Kevin Feige, et plus largement Marvel, est retiré de tout projet lié à Spider-Man. Sans nouvel accord, le personnage ne peut structurellement plus apparaître dans les productions Marvel Studios, l’autorisation accordée en 2015 s’éteignant avec l’accord lui-même. Pendant plusieurs mois, à l’été puis à l’automne 2019, la presse et les fans s’installent dans l’idée que Spider-Man vient de quitter le MCU pour de bon, aussi brutalement qu’il y était entré quatre ans plus tôt.

Mais si le rapport de force semble, sur le papier, favorable à Sony (qui reste seul propriétaire de l’actif), aucun des deux studios n’a en réalité intérêt à laisser la rupture s’installer durablement. Marvel a besoin de Spider-Man pour donner sa pleine cohérence à un MCU dont les échéances les plus attendues, Avengers: Doomsday (2026) et Secret Wars (2027), reposent précisément sur la réunion de l’ensemble de ses héros. Sony, de son côté, sait que l’isolement du personnage risque de lui coûter cher, privé de la dynamique du MCU, Spider-Man s’expose à retrouver l’essoufflement créatif et commercial qu’il connaissait avant 2015 (le succès de la franchise devant beaucoup, depuis quatre ans, à sa place dans un univers plus large). Chacun détient une carte que l’autre ne peut se permettre d’ignorer et c’est cette dépendance réciproque, davantage qu’une clause contractuelle, qui finira par forcer la reprise des négociations.

L’épisode rappelle ainsi une réalité surplombant l’habillage juridique : derrière chaque accord se cache moins un principe qu’une recherche d’optimisation du gain, arbitrée par un rapport de force que des données bien concrètes (recettes au box-office, détention d’actifs, dépendance créative) suffisent à faire basculer d’un camp à l’autre. L’épisode illustre aussi, avec une netteté rare, une règle simple du droit des contrats : un accord de licence n’a de valeur que pour la durée et les conditions qu’il prévoit, au-delà, aucune des parties n’est tenue de le reconduire, et c’est le seul rapport de force économique qui reprend alors la main.

En raison de ces dépendances réciproques et pour éviter un phénomène regrettable de perte sèche, un nouvel accord est trouvé en septembre 2019 : Spider-Man reste dans le MCU le temps d’un film solo supplémentaire, avec Kevin Feige de retour à la production, mais selon des modalités substantiellement différentes de celles de 2015, cette fois plus favorables à Marvel Studios sur le financement du film. Le compromis tient, et permettra même, en 2021, la sortie de Spider-Man: No Way Home, qui réunira à l’écran les trois incarnations du personnage au cinéma depuis 2002 (scénario d’ailleurs rendu possible en raison de la propriété de Sony sur les Spiderman de Toby Maguire et Andrew Garfield !).

Reste qu’aucun accord signé entre les deux studios n’a, à ce jour, vocation à durer indéfiniment. La sortie du dernier Spiderman : Brand New Day, et notamment son succès (déjà 855M de dollars au box-office) est alors l’occasion de rappeler ce montage, et que chaque nouveau film Spider-Man dans le MCU dépend d’un arbitrage renégocié au cas par cas.

Le personnage le plus populaire de la pop culture contemporaine continue ainsi d’exister, à l’écran, sous la seule autorité d’un fragile empilement de clauses contractuelles que le prochain succès, ou le prochain échec, suffirait à rebattre entièrement.

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