Quand un défendeur d’entreprises lâche tout pour s’opposer à un scandale sanitaire– Analyse juridique de « Dark waters »


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Section 1 : Présentation du film

Inspirée d’une histoire vraie, Dark Waters retrace l’histoire de Robert Bilott, un avocat en droit des affaires spécialisé en défense des entreprises qui se met à enquêter sur des phénomènes étranges apparaissant dans une ferme de Cincinnati. Sollicité par ce fermier convaincu que les animaux de son exploitation meurent à cause de la pollution de l’eau, Bilott remonte la piste jusqu’au géant chimique DuPont, amenant à la découverte d’un scandale environnemental de grande ampleur. L’avocat, jusque-là habitué à défendre les entreprises, se lance alors dans une longue bataille judiciaire contre l’une des plus puissantes firmes américaines au prix de sa santé, de sa carrière et de sa vie personnelle. Le film, porté par une mise en scène sobre et une tension sourde, explore les rouages des multinationales industrielles, dévoilant leurs terribles secrets en espérant parvenir à engager leur responsabilité civile.

Note du film : 3,8/5 (selon l’évaluation du site letterboxd)

Ce qui donne cette ambiance si sombre et réaliste au film est directement lié au fait que tout l’environnement, du bureau de Bilott aux lacs et maisons affectées, est le véritable. L’immersion est totale, d’autant plus que nous sommes tout au long du film dans l’intimité de l’avocat tiraillé entre son travail et sa famille et l’ascendant que prend le premier sur le second.

L’analyse du film amène inévitablement à la révélation du scénario, si vous n’avez pas vu le film, je vous conseille vivement d’aller le faire et revenir après.

Aide à la compréhension :

Le fermier : Wilbur Earl Tennant

Rob Bilott : l’avocat

DuPont : l’entreprise industrielle chimique, producteur du téflon

Section 2 : L’analyse juridique

Présentation du scandale DuPont

Le film ouvre sur Robert Bilott qui se fait nommer partner, « associé » dans les cabinets français, du cabinet Taft Stettinius & Hollister LLP, situé à Cincinnati dans l’Ohio. Il ouvre donc sur un symbole d’une réussite que la majorité des avocats recherchent une fois installés dans un cabinet.

Mais en vérité, il est facile d’argumenter que le film commence véritablement au moment où Wilbur Earl Tennant, un fermier venant de la Virginie occidentale, plus connue sous son appellation locale « West Virginia », lui demande de prendre son affaire. Il affirme que ses animaux se font empoisonner, du fait de la présence du géant de l’industrie chimique DuPont. Il veut un avocat mais personne ne veut prendre son affaire : DuPont est trop grand et personne ne souhaite s’y attaquer. À titre indicatif, DuPont était estimé en 2016 à plus de 50 milliards d’euros.

Mais voilà l’ironie du sort : Bilott indique au fermier qu’il est un « corporate defense attorney », ce qui signifie qu’il défend les entreprises. Il est en réalité plus susceptible en l’espèce de défendre DuPont que ce fermier. Néanmoins, l’incident se passe non loin de l’endroit où il vit ce qui l’intrigue, d’autant plus que le fermier mentionne sa grand mère et lui montre les dégâts qu’on subit ses bêtes : dents noir, des veaux nés avec des sabots retournés, tumeurs… en tout, il affirme avoir perdu 190 bêtes.

A sa demande, DuPont lui communique un rapport de l’EPA sur la pollution du lieu, mais ce dernier accuse le fermier : malnutrition, manque d’attention médicale… Bilott sent que cela ne tient pas la route, lui qui a été témoin de l’attention paternelle que porte le fermier à ses animaux. Tennant l’invite à regarder de lui même des vidéos montrant les atrocités que subissent ses animaux, ce qui convainc Bilott que quelque chose ne tourne pas rond dans cette histoire. Il décide de les présenter à son supérieur et lui annonce vouloir lancer une action contre DuPont pour enquêter sur la situation. Le supérieur est réticent à l’idée de poursuivre DuPont mais laisse Bilott se charger de l’affaire en lui demandant néanmoins d’être chirurgical.

1 an après le début de l’affaire, en 1999, il reçoit les documents que DuPont lui a cédé, il s’agit de leur rapport sur la dangerosité du lieu. Un terme ressort et l’intrigue : le terme « PFOA », rien n’indique ce à quoi cela correspond bien que le terme revienne souvent dans le rapport.

Petit point sur l’EPA :

Créée en 1970, l’Environmental Protection Agency (EPA) est l’agence fédérale chargée de protéger la santé publique et l’environnement aux États-Unis. Elle joue notamment un rôle central dans la régulation des substances chimiques, en vertu de la loi dite Toxic Substances Control Act (TSCA).

Le point faible de ce système souligné justement plus tard par le film réside dans le fait que l’EPA ne teste pas systématiquement les substances en circulation. Elle tient un inventaire officiel des produits chimiques autorisés, mais ce sont les entreprises elles-mêmes qui doivent déclarer les nouvelles substances, et leurs dangers, qu’elles souhaitent commercialiser. Cette déclaration doit être accompagnée de données sur la composition et éventuellement la toxicité du produit. On comprend cependant qu’en l’absence de signalement ou de données scientifiques publiques, une substance peut circuler sans que l’EPA n’en connaisse pleinement les effets, et c’est ce qui s’est passé avec les PFOAS à l’époque.

Pendant longtemps, cette logique a donc abouti à une forme d’autorégulation industrielle, l’agence n’intervenant que lorsqu’un risque sérieux est présumé ou avéré. Ce système explique pourquoi des substances toxiques comme les PFOAS ont pu être utilisées pendant des décennies avant de faire l’objet d’une véritable surveillance. Depuis la « TSCA Reporting Rule for PFAS”, devenue effective le 13 novembre 2023, l’EPA a renforcé sa politique de contrôle, notamment en imposant des obligations de transparence plus strictes pour certaines substances, mais les fondements du système restent tout de même largement déclaratifs.

Et c’est bien pour cela que DuPont accepte sans broncher de livrer leurs rapports, ils savent que ce n’est pas régulé et donc que Bilott, comme l’EPA, n’y comprendra rien. Bilott repère tout de même des éléments perturbateurs : par exemple, DuPont a 55 gallons de contenants sur le site, pourtant leur défense est axée sur le fait qu’il n’y a que du déchet dans leur décharge, or les déchets se jettent, ils ne se contiennent pas.

L’ambiance de la simple petite enquête bascule lorsque Bilott commence à réclamer une totale communication des pièces, la « discovery » , il veut voir ce que DuPont cache en réclamant la totalité de leurs documents. Quand il demande à son ami de DuPont, qui est en réalité une création du film, rien n’indique que Bilott avait réellement un ami chez DuPont, ce qu’est le PFOA, ce dernier s’énerve et le menace : « tu veux jeter ta carrière à la poubelle pour un fermier ? ».

Après avoir obtenu l’ordonnance judiciaire faisant exécuter sa demande de communication des pièces, DuPont lui envoie tout, mais au sens littéral. Cela fait partie d’une stratégie utilisée par les entreprises ou les cabinets dans des litiges : ils envoient tous leurs papiers pour noyer les avocats sous la paperasse, ce qui a donné en anglais le terme « to burry someone in paperwork », dont la traduction littérale serait « enterrer quelqu’un sous la paperasse ».

C’est un signe de culpabilité car cette technique a pour but de cacher un ou des éléments sensibles dans une masse immense, l’aiguille dans la botte de foin, de telle sorte que l’avocat ne trouve jamais ce qu’il cherche et abandonne. Pour se rendre compte, il s’agit parfois de deux lignes dans un contrat que l’on doit retrouver dans des centaines de milliers de pages… En l’espèce, il a été reporté que DuPont lui a envoyé 110 000 pages.

Alors qu’il étudie les documents internes de DuPont, il remarque la mention « C-8 » à côté de « PFOA », comme si les deux avaient un lien. Un expert en chimie lui parle de PFOS dont il a entendu parler, se rapportant à une « Long Chain fluorocarbon synthetic » que l’on a traduit en français par « substances perfluoroalkylées et polyfluoroalkylées ». Cela peut paraître compliqué, mais il faut simplement retenir le mot « Chain », car nous sommes ici en présence d’une chaîne d’atomes carboniques, que l’on pourrait écrire c-c-c-c-c-c-c-c ou… C-8 : au PFOA sont imbriqués des atomes de carbone.

L’expert lui dit que cette chaîne C-8 a été précédemment utilisée par 3M, une autre entreprise industrielle mais qu’ils ont arrêté tous travaux sur le C-8 sans en expliquer la raison. À sa question « et si quelqu’un l’avait bu ? » il comprend que c’est sûrement la source du problème, l’expert lui répondant satiriquement « que se passerait-il si vous mâchiez un pneu ? ». Cela est confirmé lorsque l’expert répond plus sérieusement à sa question et affirme que boire du C-8 rendrait les dents noirs, comme la vache du fermier. On comprend donc qu’il y a bien pollution chimique.

De ses recherches Robert Bilott met en exergue une réalité bien plus sombre : l’eau contaminé par le C-8, le PFOA, est aussi celle qu’ils boivent : la ville se fait empoisonner par DuPont.

Il nous apprend que le C-8, PFOA, était utilisé durant le projet manathann pour rendre des tanks imperméables à l’eau, mais qu’à la sortie de la guerre, des entreprises industrielles ont voulu se l’approprier, ce qu’a fait DuPont pour ses poêles. Le C-8 se cache derrière leur produit « Teflon ».

On y découvre un rouage interne atroce : les personnes ayant produit du Teflon pour DuPont ont été prises de nausées, de fièvres et ont quasiment toutes finies hospitalisés. On apprend que 3M a fait des tests sur des singes et que la plupart sont morts. De la même manière, DuPont faisait ses propres tests sur des rats, ils étaient donc pleinement conscient de l’atrocité de ce qu’ils faisaient. Pire, une employée qui travaillait sur ce C-8 est tombé enceinte et a donné naissance à un enfant malformé. En réponse, DuPont a fermement nié toute responsabilité dans la malformation de son enfant pour ensuite effacer toute trace d’elle sur le projet Teflon.

On parle là d’un gigantesque scandale qu’il vient de découvrir : des employés ont développé des cancers, les consommateurs sont mis en danger, et DuPont ne dit rien à personne. Ils savaient que leur produit « the happy pan » était une bombe à retardement mais cette bombe était beaucoup trop rentable pour arrêter.

Ici une image originelle de la publicité :

La justification interne est à glacer le sang : ils n’ont rien fait car faire quelque chose « compromettrait la viabilité à long terme de ce segment de produits », « would essentialy put the long term viability of this product segment’s on the line » est inscrit noir sur blanc dans les dossiers internes de DuPont.

La scène de confrontation entre Bilott et son ancien ami travaillant chez DuPont souligne un éternel débat : jusqu’où l’argent peut-il nous mener ? DuPont a continué car ils touchaient 1 milliard par an de bénéfice seulement avec les produits Teflon, à leurs yeux, ce bénéfice valait le coût humain et environnemental qui allait avec.

La scène suivante entre Bilott et le fermier révèle elle de la cruauté de la situation et parfois du système judiciaire : c’est une affaire civile et non pénale, ils ne peuvent donc espérer qu’au mieux des dommages et intérêts tandis que le fermier, désormais contaminé, a pour seul souhait de les voir aller en prison. L’ouverture d’un procès parallèle engageant la responsabilité pénale des responsables de chez DuPont paraît perdue d’avance puisque cela signifierait qu’il faudrait établir un lien irréfutable et direct montrant que le C-8 a tué ses animaux et tous les chimistes pouvant faire de tel sont déjà employés… dans ces mêmes entreprises.

On a véritablement le portrait d’un Goliath qui est dressé par Bilott : il dit qu’ils ont tout le temps et l’argent du monde et qu’ils s’en serviront. Il en est sûr car il rappelle au fermier qu’il a été de leur côté.

Document interne/confidentiel : différences et conditions d’application

Il envoie alors un document de 972 pages aux directeurs d’importantes autorités de régulation tel que l’EPA (Environmental Protection Agency) et l’US AG (United States Attorney General), demandant des actions immédiates pour réguler les PFOA et distribuer de l’eau propre à ceux vivant dans les environs. Face à cette action, son confrère hallucine : il dit que ces documents sont confidentiels et qu’il n’avait pas le droit de les communiquer, ce à quoi Bilott rétorque calmement qu’ils sont internes, soulignant une distinction entre les deux, et il a en droit raison :

Si certains documents peuvent être désignés comme confidentiels par l’effet exécutoire d’un «protective order », une ordonnance de protection, accordé par le juge dans le cadre de la Rule 26 (c) (G) du « FEDERAL RULES OF CIVIL PROCEDURE », tous les documents internes ne sont pas pour autant automatiquement couverts par cette ordonnance. En effet, il en résulte que s’il n’y a pas d’ordonnance explicite, un document peut être utilisé librement, y compris pour être communiqué à des tiers, ici l’EPA ou le Congrès.

Même si certains documents étaient potentiellement sensibles, leur transmission aux autorités de régulation comme l’EPA peut être justifiée par l’intérêt public supérieur, notamment en matière de santé et d’environnement. Cela est disposé dans le Whistleblower Protection Act, qui protège ceux qui divulguent de bonne foi des informations révélant un danger pour la population ou un comportement frauduleux.

Il dispose dans sa section « Protections under the WPA : disclosures and conduct » :

« The WPA protects covered employees who disclose information that they reasonably believe evidences (…) A substantial and specific danger to public health or safety ».

Donc non, un document interne concédé dans une communication de pièces n’est pas automatiquement un document confidentiel. Quand bien même il le serait par ordonnance du juge, l’intérêt supérieur prime et protège le divulgateur. Cette position est largement défendue jurisprudentiellement : Seattle Times Co. v. Rhinehart, 467 U.S. 20 (1984) (arrêt rendu par la Cour suprême), In re Agent Orange Product Liability Litigation, 821 F.2d 139 (2d Cir. 1987) (Cour d’appel du second circuit), Public Citizen v. Liggett Group, 858 F.2d 775 (1st Cir. 1988) (Cour d’appel du premier circuit), Grove Fresh Distributors, Inc. v. Everfresh Juice Co., 24 F.3d 893 (7th Cir. 1994) (cour d’appel du septième circuit).

Afin d’aider à la compréhension, voici un tableau présentant les 12 circuits géographiques et le circuit spécialisé :

CircuitÉtats couverts / Particularités
1er CircuitMaine, Massachusetts, New Hampshire, Rhode Island, Porto Rico
2e CircuitNew York, Connecticut, Vermont
3e CircuitPennsylvanie, New Jersey, Delaware, Îles Vierges
4e CircuitMaryland, Virginie, Virginie-Occidentale, Caroline du Nord, Caroline du Sud
5e CircuitTexas, Louisiane, Mississippi
6e CircuitMichigan, Ohio, Kentucky, Tennessee
7e CircuitIllinois, Indiana, Wisconsin
8e CircuitMissouri, Arkansas, Iowa, Minnesota, Nebraska, Dakota du Nord, Dakota du Sud
9e CircuitCalifornie, Arizona, Nevada, Oregon, Washington, Idaho, Montana, Alaska, Hawaï, Guam, Îles Mariannes
10e CircuitColorado, Kansas, Nouveau-Mexique, Oklahoma, Utah, Wyoming
11e CircuitAlabama, Floride, Géorgie
D.C. CircuitDistrict of Columbia (très important, souvent en droit administratif et régulations fédérales)
Federal Circuit (Cour fédérale spécialisée)Affaires de propriété intellectuelle, réclamations contre l’État fédéral, brevets, commerce international, etc. / quelle que soit la géographie

Ce moment nous rappelle d’ailleurs que nous sommes devant un film, et non un documentaire : si dans le film l’interrogatoire de Robert Bilott devant le Congrès semble survenir peu après le dépôt de la plainte en 2001, aucun document officiel ne montre qu’il ait réellement été interrogé à cette époque. En revanche, il est pertinent de rapporter que plus tard, en 2019, il a été auditionné comme expert devant la commission House Oversight & Reform, son passage et la commission sont à retrouver sur le site officiel du congrès américain : Passage de Robert Bilott devant le Congrès

Les lettres de DuPont, la prescription extinctive de son droit au procès.

En octobre 2000 et juillet 2001, DuPont envoie une lettre à tous les habitants de Parkersburg situé en Virginie Occidentale et ceux habitant aux alentours, affirmant que l’eau est potable et sans danger quand bien même il a été repéré une possibilité de toxicité de l’eau. Robert Bilott pointe du doigt que cette lettre pourrait en réalité avoir un but juridique caché : faire courir un délai de prescription.

Aux États-Unis, la prescription extinctive, appelée statute of limitations, varie d’un État à l’autre, et selon la nature de l’action intentée. En Virginie-Occidentale, le délai de prescription pour un recours en responsabilité civile liée à une exposition toxique est généralement de deux ans, la mention d’un an dans le film semble être une simplification scénaristique, les lettres ayant été envoyées il y a 11 mois quand il parle, faisant grimper la tension.

Ce délai de deux ans commence à courir à partir du moment où la personne découvre, ou aurait dû découvrir avec une prévoyance raisonnable, le lien entre un dommage et la cause de ce dernier, ici entre la contraction d’une maladie et le produit chimique. Ce que Bilott explique dans le film est plausible juridiquement : si DuPont publie une lettre affirmant que l’eau est saine, tout en y glissant des indices révélateurs de l’existence d’une pollution ou d’un danger potentiel, alors cette lettre peut être interprétée par un juge comme un « élément de révélation », déclenchant la « discovery rule ».

la discovery rule stipulant que le délai de prescription pour intenter une action commence à courir à partir de la date à laquelle un demandeur découvre effectivement, ou aurait dû découvrir, un préjudice ou une perte, plutôt qu’à la date à laquelle l’acte illicite ayant causé le préjudice ou la perte a eu lieu.

Autrement dit, en disant « l’eau est sûre malgré les rumeurs de toxicité », DuPont indique que des suspicions existent. Un juge pourrait alors considérer que les habitants auraient dû enquêter ou agir à partir de là, exemptant DuPont de toute responsabilité quant aux méfaits de sa pollution. Le délai de prescription commencerait potentiellement à courir à partir de la date de la lettre, ce qui réduirait la fenêtre de temps durant laquelle les victimes peuvent porter plainte.

Point sur le « medical monitoring » réclamé (et obtenu) par Bilott :

Le medical monitoring est une forme de réparation qui oblige un pollueur, ou une entreprise responsable d’une exposition toxique, à payer les coûts futurs d’examens médicaux préventifs pour les personnes exposées à leur produit dangereux, afin de détecter précocement d’éventuelles maladies.

Rob Bilott obtient que DuPont finance un programme de suivi médical massif pour les milliers de personnes exposées au PFOA (ou C8) par la contamination de l’eau. Les plaignants n’étaient pas tous malades, mais avaient été exposés à la contamination. Cela a permis aux victimes d’avoir accès à des tests réguliers comme des prises de sang ou des examens spécifiques pour détecter au plus tôt possible d’éventuels cancers, troubles thyroïdiens ou tout ce qui résulterait de cette exposition.

Pour qu’un recours en medical monitoring soit admis, il faut souvent :

  1. Une exposition significative à une substance toxique ;
  2. Un risque accru de développer une maladie grave ;
  3. La nécessité d’un suivi médical spécifique, efficace et accessible ;
  4. Que ce suivi médical soit différent d’une simple surveillance générale.

Faire valoir le contrôle gouvernemental au dessus de l’auto-régulation : la défense DuPont

Bilott et ses collègues dans cette affaire, reconnus comme étant Brian D. Ratner, du cabinet Hausfeld LLP et Mike Papantonio, du cabinet Levin Papantonio (car son cabinet Taft Stettinius & Hollister avait alors arrêté de le suivre officiellement) font valoir que le seul moyen de savoir si la manière dont DuPont traite ses émissions de PFOA est dangereuse est par la confrontation à leur propre régulation et donc par rapport à ce que Dupont lui-même juge dangereux, un quota qu’ils ont factuellement largement dépassé comme le montre certains documents internes.

L’avocat de Dupont fait lui valoir devant le juge dans l’espoir d’obtenir un mistrial, annulation du procès, l’argument principal selon lequel les seuils jugés dangereux d’émissions de PFOA n’ont pas à être déterminés selon leurs propres seuils établis en interne, mais selon celui d’une institution gouvernementale. DuPont a, en remplacement de l’absence de régulation par l’EPA, obtenu une commission réunissant des scientifiques pour établir ce seuil afin de convaincre le juge, et comme la commission est plus ou moins formellement dirigée par DuPont, le seuil déterminé leur est évidemment favorable.

Lors de cette audience publique en 2003, les avocats de DuPont ont affirmé que toute confrontation juridique devrait s’appuyer sur une analyse du niveau de risque déterminé par l’EPA. Or, ils avancent le fait que le PFOA, ou C-8, n’est pas officiellement classé comme substance toxique par l’agence fédérale américaine de protection de l’environnement. Les avocats de DuPont soutiennent alors que, faute de réglementation formelle, il serait juridiquement infondé de tenir l’entreprise responsable des effets sanitaires du produit sur évaluation de leurs propres seuils internes.

L’enjeu devient alors celui de savoir si une entreprise peut être tenue responsable sur la base de ses propres critères de danger, en l’absence de régulation officielle. Cette ligne de défense, bien réelle dans les procédures engagées contre DuPont, n’a pas permis de faire annuler le procès mais elle illustre une stratégie juridique discutable : déplacer la discussion sur le terrain de la norme publique pour affaiblir la portée juridique d’un faisceau d’indices internes incontestablement accablants.

L’attente interminable du rapport scientifique réglant l’issue de la médiation, le début de la fin d’une longue bataille juridique

Lors de la médiation entre les représentants de DuPont et ceux des plaignants, l’enjeu est posé : une large condamnation de DuPont si un panel de scientifiques indépendants pouvait relier le C-8 à des maladies graves, la fin de l’affaire dans le cas contraire.

Bilott parvient à récolter et transmettre 69 000 tests sanguins issus de volontaires de villes touchées par la pollution de DuPont, un échantillon sans précédent dans le cadre d’une enquête pour toxicité planant sur une ville.

S’en suit cependant une période très difficile pour Bilott : son échantillon est énorme, tellement que les résultats peinent à arriver, et pendant ce temps, la pollution de DuPont continue et son entourage, ainsi que les habitants qui lui avaient fait confiance commencent à se retourner contre lui. Il doit céder des réductions de salaires car il ne ramène plus de client, les gens ne veulent pas de lui, il est vu comme le fou s’attaquant à DuPont.

Cette situation a plongé Bilott dans un sombre état psychologique atteignant son comportement physique. Cette dégénérescence cérébrale est vérifiée dans ses mémoires « Exposure: Poisoned Water, Corporate Greed, and One Lawyer’s Twenty-Year Battle Against DuPont », publiées en 2019 où Bilott explique que les médecins n’ont réellement pu diagnostiquer le problème qu’il avait uniquement comme une « activité cérébrale inhabituelle » après une IRM semblable à celle qu’il subit dans le film.

7 ans plus tard, le panel de scientifiques revient vers lui avec le résultat tant attendu : il juge irréfutable le lien de causalité entre la présence de C-8 dans l’eau polluée et les maladies provoquées. Mais là où l’on pourrait croire que victoire est enfin faite, DuPont refuse et réfute cela, ils veulent tout contester en procès pour que les gens malades et faibles abandonnent.

Mais Rob Bilott lui, comme tout au long de cette histoire, n’abandonne jamais : il veut représenter les 3535 victimes. En réalité, il sait bien que s’il obtient des gros montants dans les premiers, DuPont va effectuer un arrangement avec tout le monde pour retirer toutes les plaintes. En effet, il y a un véritable effet boule de neige dans les contentieux de masses comme celui-ci où les deux, trois, premières affaires sont capitales. Une fois plusieurs affaires similaires résolues dans un sens, la prochaine décision consolide une position prise par la justice et qui, par la création de précédents bien trop similaires, ne va jamais aller dans l’autre sens.

C’est pourquoi en l’espèce cela s’est traduit par DuPont condamné à 1,6 million de dommages et intérêts dans la première affaire, 5,6 millions dans la seconde et 12,5 millions dans la troisième. Il ne faut pas être un expert en mathématiques pour comprendre que DuPont allait tout droit au dépôt de bilan à ce rythme. C’est pourquoi DuPont a finalement réglé cela à l’amiable à hauteur de 670,7 millions pour les 3535 affaires.

Réflexion sur le film 

De mon point de vue, le film Dark Waters ne se contente pas de raconter simplement la victoire improbable d’un avocat contre une multinationale. Il révèle surtout un paradoxe fondamental : le droit permet, en théorie, de condamner les firmes industrielles pour des atteintes graves à l’environnement, mais dans la pratique, très peu osent s’en saisir. Ce n’est alors pas tant un vide juridique qu’un blocage systémique qui rend les grands procès environnementaux exceptionnels : la peur, l’asymétrie des moyens, le poids politique et économique des pollueurs sont une impasse à leur poursuite et donc leur condamnation.

Robert Bilott, dans la réalité comme dans le film, agit seul contre tous, y compris contre ses propres collègues, et parfois même sa hiérarchie. Le film met à mes yeux en scène cette solitude structurelle du plaideur environnemental, confronté à l’inertie sociale, à la fatigue des victimes et à l’exploitation des failles des institutions par les industries chimiques de renom.

Dark Waters n’est pas juste un film sur un scandale chimique. C’est un film sur la difficulté même d’oser engager une action judiciaire environnementale contre une multinationale, quand bien même les preuves sont accablantes.

En cela, le message du film est profondément politique : ce n’est pas l’absence de droit qui empêche la justice, c’est la puissance de ceux qui peuvent l’acheter ou la paralyser. Le problème environnemental devient alors un problème d’accès au droit, un problème de société désarmée face à ses pollueurs, où la loi ne suffit pas si les citoyens n’ont ni les moyens ni le courage de l’invoquer.

Dark Waters n’est pas un film sur ce que le droit peut faire, mais sur ce qu’il faut affronter pour qu’il fasse quelque chose.

Le film, et donc l’histoire qu’il raconte, pointe un sujet qui ne sera que plus d’actualité avec le temps passant, comme en témoigne cet article du journal Challenges du 18 juin 2025, mettant les entreprises face à leur responsabilité environnementale : Consulter l’article de Challenges sur les entreprises du CAC40 incapables de payer leur facture carbone

En partageant cette histoire, il partage une once de lumière sur un système qui peine encore à prendre compte de l’environnement dans son infernale course à l’accroissement.

Ce film montre enfin la force que peut avoir le cinéma : il raconte des histoires peu connues au monde entier et les inscrit alors dans les mémoires.

Une du New York Times sur Robert Bilott

Sources de l’article :

https://www.nytimes.com/2016/01/10/magazine/the-lawyer-who-became-duponts-worst-nightmare.html (article du New York Times sur le sujet).

https://www.congress.gov/116/meeting/house/109902/witnesses/HHRG-116-GO28-Wstate-BilottR-20190910.pdf (déposition de Robert Bilott dans le cadre du comitee meeting du congrès américain :  The Devil They Knew: PFAS Contamination and the Need for Corporate Accountability, Part II)

https://en.wikipedia.org/wiki/Timeline_of_events_related_to_per-_and_polyfluoroalkyl_substances?utm_source=chatgpt.com (timeline de l’affaire)

https://slate.com/culture/2019/11/dark-waters-accuracy-fact-vs-fiction-teflon-dupont.html (article de Slate séparant fiction de la réalité dans le film, très intéressant en complément de cet article)